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L’organisation du travail explique-t-elle la baisse de la natalité ?

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Le chiffre est tombé en début d’année comme un coup de massue : pour la première fois depuis 1945, la France affiche plus de décès que de naissances en 2025. On savait que ça arriverait, les démographes le prédisaient depuis des années, mais être face à ce constat dix ans avant les prévisions, cela a de quoi surprendre, en tout cas moi, cela m’a surpris 😉.

Mais pas d’inquiétude, les solutions sont là : un congé supplémentaire de naissance acté pour juillet 2026 (nous avons récemment écrit sur le sujet ), une prime de naissance revalorisée de 0,9% en avril (de quoi s’envoler) … et un courrier envoyé par le gouvernement à tous les Français de 29 ans pour leur rappeler qu’ils ont une horloge biologique… non, on ne plaisante pas.

Ce n’est pas avec ces propositions que l’on va inverser la tendance. Mais dans un article publié dans Les Échos le 18 mars dernier, Frédéric Cherbonnier, professeur à Sciences Po Toulouse et chercheur à Toulouse School of Economics, apporte un peu de fraîcheur : les incitations purement monétaires ne suffiraient pas, ni par courrier,  leur effet sur la fécondité serait réel mais limité. Pour les ménages les plus aisés, c’est ailleurs que le bât blesse : c’est la difficulté de concilier travail et vie de famille qui semble déterminante.

La vraie question, alors, c’est : pourquoi avoir un enfant reste-t-il en 2026 une décision professionnellement risquée, surtout pour une femme ? Et qu’est-ce qu’on peut y faire concrètement ?

La parentalité, un « risque professionnel » pour la carrière des femmes

Pour comprendre pourquoi avoir un enfant reste, en 2026, une décision professionnellement risquée pour une femme, on peut aller regarder du côté de Claudia Goldin citée dans l’article de Frédéric Cherbonnier. Prix Nobel d’économie 2023, professeure à Harvard, elle a passé une grande partie de sa vie à étudier les inégalités de revenus entre les femmes et les hommes.

Son constat central : femmes et hommes sans enfants ont aujourd’hui des revenus relativement similaires. C’est l’arrivée du premier enfant qui provoque une chute nette et durable des revenus féminins, tandis que les revenus masculins restent stables, voire progressent. La cause n’est pas une discrimination directe, mais un problème structurel bien plus insidieux.

La chercheuse a appelé ça les « greedy jobs », ou travail cupide dans la langue de Molière. Des emplois bien, voire très bien rémunérés, qui exigent une disponibilité totale, des semaines à rallonge, une joignabilité permanente, peu compatible, on l’aura compris, avec les tâches domestiques diverses et variées qui égayent nos quotidiens, surtout quand on est parents. Dans ce contexte, celui ou celle qui lève le pied ne perd pas seulement quelques heures de travail et un peu de salaire : il ou elle sort de la course. Et en l’occurrence, force est de constaté que les femmes occupent beaucoup plus souvent cette place.

La mécanique est implacable. Pas toujours par choix contraint, pas toujours par pression sociale explicite, c’est bien plus insidieux que ça : l’arbitrage économique pousse souvent dans ce sens de façon presque « logique ». C’est encore l’homme qui conserve le « greedy job ». L’égalité au sein du couple est sacrifiée sur l’autel du revenu familial, et avec elle, souvent, l’envie d’avoir un deuxième ou un troisième enfant.

Ce choix a un coût, mais aussi un nom ! Laetitia Vitaud, autrice et conférencière spécialiste du futur du travail, vient nous rappeler que l’indicateur de pénalité maternelle,  (motherhood penalty dans la langue de Shakespeare) existe bel et bien : « dix ans après la naissance d’un enfant, les mères perdent 20% de revenus dans un pays égalitaire comme le Danemark, 40% au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. La pénalité française se trouve quelque part entre 20 et 40%. Hélas, les chiffres et les études concernant la France font défaut ».

Une société construite pour le travail, pas pour les enfants

Si l’école maternelle à partir de 3 ans et le coût relativement accessible des crèches publiques peuvent être mis au crédit de la France, l’UNICEF place nos voisins nordiques loin devant nous en matière de politiques d’accueil de la petite enfance. Pas de quoi lancer un cocorico…

S’ajoute à ce constat un autre plus insidieux mais bien réel : notre société dans son ensemble, et le monde du travail en particulier, n’a pas été pensé autour du bien-être des enfants. Ni d’ailleurs autour de celui des parents.

Premier exemple : les horaires des crèches et des écoles ont été construits pour s’adapter aux rythmes du travail et non pas aux rythmes des enfants. Et ce n’est pas bon ni pour eux, ni pour nous… Et ce n’est pas moi qui le dis, même si j’ai des souvenirs amers de cette période de levée à l’aube, c’est l’INSERM : « une privation régulière de sommeil, liée à des emplois du temps inadaptés, nuira au développement psychologique et physiologique de l’élève. Malheureusement, l’école maternelle ou primaire débutant tôt le matin, trop de réveils sont provoqués. » Page 52 pour les curieux.

Vous me direz, cela date de 2001, même si c’est un recueil de la recherche mondiale sur le sujet, on peut faire plus récent. Allons donc jeter un œil du côté de chez nous, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) qui arrive en 2024 à des conclusions similaires : les chercheurs en chronobiologie s’accordent depuis longtemps sur un constat clair, l’organisation actuelle du temps scolaire ne correspond pas aux besoins biologiques et cognitifs des enfants. Des rythmes scolaires inadaptés peuvent entraîner une diminution de 10 à 15% des performances cognitives. Ces mêmes spécialistes des rythmes biologiques sont par ailleurs unanimes : il ne faut pas commencer les cours avant 9h au collège et au lycée, afin de répondre aux besoins physiologiques des adolescents.

On pourrait débattre encore et encore, mais mon expérience personnelle d’adolescent (oui je m’en souviens encore) et de parents à deux reprises (et vingt ans d’écart) confirment spectaculairement ces études tout à fait sérieuses : argument d’autorité😉 !

Bref, déposer ses enfants à 7h30 dans une crèche pour libérer les parents, c’est pratique pour l’entreprise, mais ce n’est pas nécessairement ce dont l’enfant a besoin. On a organisé la société autour du travail. On a oublié d’y mettre les enfants.

Deuxième exemple : même quand la garde est assurée, le travail reste hostile à la parentalité.

Laetitia Vitaud le documente avec ardeur et constance : 77% des femmes et 68% des hommes jugent que la parentalité est insuffisamment prise en compte dans l’organisation du temps et des lieux de travail : une petite réunion improvisée à 8h12 ou 18h30 ? Un petit déplacement pro de trois jours décidé la veille ? Bonne chance…

L’autrice écrivait en 2023 : « les femmes qui reprennent le travail après un congé maternité sont encore nombreuses à se heurter à un monde du travail hostile. Parce qu’elles ont un bébé, elles sont présumées moins « engagées ». On leur fait payer la « trahison » que représente leur maternité, comme si l’enfant était le rival du taf »

Et c’est bien là le problème, tant que les entreprises surpaieront la présence plutôt que la performance, tant que la culture du « greedy job » sera la norme dans de nombreux secteurs d’activité, les femmes continueront d’arbitrer entre carrière et maternité.

Le portage salarial ou comment allier flexibilité et parentalité

On l’a vu, Claudia Goldin a démontré que là où la flexibilité temporelle n’est pas pénalisée financièrement, l’écart de rémunération entre hommes et femmes diminue significativement. Autrement dit, la solution ne passe pas (uniquement) par de nouvelles aides ou de nouvelles crèches mais bien par une transformation profonde de la façon dont on organise le travail. C’est précisément là qu’intervient le portage salarial.

Le portage salarial, pour ceux qui ne le connaissent pas encore (comment est-ce possible ? 😉), c’est un statut hybride qui permet d’exercer une activité indépendante tout en bénéficiant de la protection sociale du salarié : retraite, mutuelle, prévoyance, assurance chômage. Contrairement à l’auto-entrepreneur qui cotise peu et protège mal, la personne portée conserve des droits sociaux réels.

Mais la vraie valeur du portage dans ce débat, ce n’est pas seulement la protection sociale. C’est l’autonomie organisationnelle. Le ou la consultant.e en portage choisit ses missions, négocie sa rémunération et ses rythmes, organise son agenda. Il ou elle ne demande pas d’autorisation pour un rendez-vous chez le pédiatre. Il ou elle ne subit pas la réunion du lundi matin qui empiète sur la crèche. Il ou elle construit son activité autour de sa vie, et non l’inverse. C’est exactement ce que décrit Vitaud quand elle imagine, comme persona par défaut au travail, une mère solo avec des enfants en bas âge : « plus de temps libre, plus de flexibilité, plus d’autonomie et de confiance, cela ne devrait pas être réservé aux mères ».

Ce n’est pas une politique publique. Ce n’est pas une réponse systémique à la crise de la natalité, soyons honnêtes. C’est une brique, encore trop méconnue, qui s’adresse principalement aux cadres et professions intellectuelles. Mais c’est une brique qui répond point par point aux deux problèmes identifiés : elle décorrèle la flexibilité de la pénalité financière, et elle soustrait les parents à la culture du présentéisme.

Le portage salarial ne changera pas la culture des entreprises à lui seul. Mais il offre, dès aujourd’hui, une porte de sortie concrète pour celles et ceux qui refusent de choisir entre carrière et maternité. Et si on commençait par-là : promouvoir les dispositifs qui permettent de concilier les temps de vie, et pourquoi pas inspirer les entreprises à repenser leur propre organisation du travail ? 😉